Cléandre de Montbillac

Prière d’un chevalier tourmenté

Samedi 16 mai 2009, par Pierre // Croisades

Ce n’était pas son tour de garde, mais Cléandre se leva. Il était bien trop angoissé pour dormir. L’idée d’être de nouveau réveillé par cet enfant-démon le terrorisait. Après s’être assuré que tout allait bien pour ses compagnons, il s’écarta quelque peu du camp pour prier. Sa dernière confession ne l’avait pas soulagé : quelques Notre-père lui accorderaient la sérénité ? Les événements de la semaine lui avaient déjà prouvé que non. Il avait dès lors pris l’habitude de s’entretenir directement avec Dieu. La croyance en un Etre Suprême fait d’amour était la seule chose qui pouvait encore le rassurer.

« Que le Seigneur soit dans mon cœur et sur mes lèvres, pour que je lui confesse avec soin tous mes péchés…

J’ai brûlé un enfant.

Horrible moment…

Ma vie a basculé à cet instant. Et j’ai beau me tourmenter l’esprit, je ne vois rien d’autre.

J’ai beaucoup de questions, mais je ne sais pas si j’ai envie de connaître les réponses.

Je n’ai jamais fait le mal. Je veux dire : j’ai menti, j’ai eu des mauvaises pensées, ce genre de choses. Cela m’arrive encore. Mais je n’avais jamais tué auparavant, ni pris quelconque plaisir à faire souffrir.

Je demande toujours pourquoi cela m’est arrivé, à moi. Philippe pense que ce n’est pas notre faute, que c’est arrivé à Montbillac. Par hasard.

Le hasard ? Oui, cela serait rassurant. Alors je pourrais même dire que cela est arrivé à tout le monde sauf à moi !

Mais il m’a dit merci.

Qui donc ? Le bébé. Mais je voulais garder cela pour la fin.

J’étais baron.

Un titre modeste, mais j’avais la chance de ne dépendre d’aucun comté. Avec toutes les cessions, les héritages, les querelles de famille, Vous savez. Je ne sais même pas vraiment de qui j’étais le vassal. Je laissais croire à tous mes voisins que j’étais de leur côté, et je tirais mon épingle du jeu comme cela.

C’était malhonnête j’avoue. Mais pas criminel !

Je ne méritais pas ça !

D’ailleurs mes petits complots n’avaient pour but que d’amasser de l’or et des terres. Je cherchais aussi à épouser une fille de comtesse. Mais je n’ai jamais assassiné, ni fait la guerre.

Thorvald par contre méritais ce que je lui ai fait. Il avait tué bien des fois. Même un évêque disait-il. Je l’ai rencontré à un tournoi. Je me suis souvent demandé s’il était la cause de mes tourments. C’est que la semaine suivant sa rencontre ma baronnie était en cendre !

C’est moi qui l’ai incendiée.

Tout le monde devenait si…

Je ne sais pas s’il y a un mot. Les gens n’étaient pas fous, c’était autre chose. Ils savaient ce qu’ils faisaient… mais… c’était si horrible !

D’abord des meurtres.

Je connaissais tout le monde à Montbillac. J’étais proche de mes vassaux, et je faisais même un effort pour apprendre le prénom des serfs, ça leur faisait plaisir et ils travaillaient mieux.

Je n’avais jamais connu d’affaire de meurtre. Ni mon père, ni mon grand-père avant moi. Quand les gens se disputaient, ils venaient me trouver, ils savaient que j’étais juste.

On est venu me tirer du lit. J’étais en colère. Et encore, si j’avais su que plus jamais de ma vie je ne dormirais paisiblement !

Les corps étaient déchiquetés. Au début j’ai pensé à des bêtes sauvages. Mais les animaux chassent pour se nourrir, et les corps n’étaient pas que… juste… hum… mutilés.

Je sais, Vous savez tout ça. Vous savez tout. C’est juste que… parler me fait du bien.

Le prêtre lui ne m’a pas cru. Il a pensé que j’étais fou. Personne ne peut comprendre… et cette stupide chanson sur le chevalier noir….

Je n’ai jamais porté de vêtements noirs !

Donc j’ai enquêté sur les meurtres. Rien ne pouvait m’échapper à Montbillac, j’ai fini par trouver un auteur : le fils du charpentier… un gosse. Je ne savais comment le punir, j’ai préféré poursuivre l’enquête.

Le bûcheron et ses fils ensuite. Ils m’ont frappé si fort que j’ai perdu connaissance. Je serais mort sans mes compagnons, c’est pour cela que j’ai gardé Thorvald… pour un temps.

Quand je me suis réveillé, j’ai vu un enfant. Il n’avait même pas l’âge de marcher. Il m’a regardé… j’en ai encore la chair de poule… et il m’a dit… « merci ».

Il est parti si vite sur ses petites jambes ! Je ne l’aurais pas rattrapé avec un cheval. En fait… je n’avais pas envie de le poursuivre à cet instant. J’étais paralysé.

Ensuite, tout Montbillac a perdu la tête… je… non ce n’est pas un jeu de mot ! Dieu sait si cela ne me fait pas rire… enfin… Vous comprenez…

J’ai dû brûler vif le fils du charpentier. Le feu purifie les pêchés. A cet instant je compris que rien ne serait plus comme avant.

Nous nous sommes barricadés au château. Etrangement, seuls les nobles sont restés maîtres d’eux. Les petites gens sont tous devenus… quoi… fous ? Non. Possédés. Ils ne ressentaient plus la douleur, ont pouvait les trancher en pièce qu’ils continuaient d’avancer.

Mon meilleur soldat m’a trahi. Il m’a poussé dans l’oubliette, en compagnie de deux démons. Laurence de Cristallin m’a sauvé la vie, encore.

Le lendemain, tout le monde était mort. Ne restait que les nobles. Nous n’avions pas dormi une seconde. Toute la nuit j’ai prié.

Je pensais que le jugement dernier était arrivé. C’était peut être cela ? Mais pourquoi seulement Montbillac ?

Notre groupe fut tout de suite soudé. Mes compagnons, ils étaient les seuls à pouvoir me croire. Et puis mon cousin Philippe est la seule famille qu’il me reste.

J’ai vendu tout mes biens restants au temple, et nous avons pris la route de Jérusalem.

J’ai entendu que l’enfant était là-bas. Mais je ne sais pas pourquoi je le poursuis…alors qu’il… qu’il est parfois auprès de moi. Il vient me hanter.

Le voyage fut atroce. Tous les passagers du navire sont morts. Thorvald est devenu fou. Il s’en est pris à Philippe, et j’ai été forcé de le tuer.

Je Vous confesse que j’ai pris un peu de plaisir à cela. Mais cet homme était un monstre !

Puis une créature nous a attaqués. Créature, le mot n’est pas juste. Seigneur, une telle abomination ne peut pas faire partie de votre Création ! C’était forcément un démon.

Nous avons perdus bien des compagnons dans la bataille, mais nous l’avons vaincu. Cela m’a redonné confiance : j’ai découvert que la foi peut les abattre ! J’en ai douté, je le confesse.

Seigneur, j’hère en terre sainte en espérant que Votre Volonté me guidera.

Je ne suis pas venu faire fortune, ni chercher querelle aux musulmans. Je veux détruire les démons qui me hantent, et obtenir mon Salut.

Que le Dieu tout-puissant me fasse miséricorde, qu’il me pardonne mes péchés et me conduise à la vie éternelle.

Ainsi soit-il. »

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