Ziles de Drogmar

Fils d’Eugamnon de Méssène

Mercredi 13 mai 2009, par Pierre // Biographies des personnages

La triste vie de mon père, roi de Drogmar

« Pourquoi es-tu aussi paternel ? », m’a demandé jadis Galène, un jour où il trouvait ma surveillance pesante. Je ne lui ai rien répondu, mais cela m’a trotté dans la tête toute la semaine. En réfléchissant à mon passé, je compris que je voulais combattre une image, celle de mon père, Eugamnon. Toute ma vie j’ai tenté de réparer ses erreurs.

Sa première erreur fut de faire de la politique. Quoi de pire qu’un homme égoïste qui se veut représenter l’intérêt de tous ? On m’a raconté que ses positions étaient soit lâches, soit dictées par l’ambition personnelle. Messène était à l’époque partie intégrante de la Laconie, donc dépendante de Sparte, mais de vives tensions indépendantistes se faisaient entendre. Deux groupes s’étaient formés, la ligue messénique qui comptait combattre Sparte avec l’appui d’Argos, et la ligue décanienne, qui préférait la servilité à la guerre. Eugamnon et Décan étaient les chefs de cette seconde ligue. Lorsque les tensions devinrent insoutenables entre Sparte et Messène, la ligue décanienne emmena une partie de la population à bord de trois navires pour fui le Péloponnèse et fonder une colonie.

Les décanniens consultèrent l’Oracle de Delphes, qui leur apprit qu’une île au sol fertile leur était destinée, mais qu’en contrepartie, la population devrait être décimée au profit du fils de Poséidon. Les colons s’établirent sur une petite île des Cyclades, où ils trouvèrent tous les éléments nécessaires à la création d’une petite communauté. La Cité de Décan fut ainsi bâtie. Mais le temps vint où les décanniens durent payer le prix. Tous, y compris Décan et Eugamnon, participèrent à un tirage au sort pour désigner ceux qui seraient sacrifiés.

Mon père fit partie des perdants. Mais plutôt que d’assumer son destin, il rassembla les autres perdants, vola un navire, et s’enfuit. C’est sur le navire que je naquis, un jour où la mer était déchaînée. D’ailleurs, Ziles signifie tempête en laconien.

Notre minuscule communauté de lâches accosta sur une île voisine, plus petite, mais qui semblait tout aussi accueillante. C’est là que le destin nous rattrapa. L’île était habitée par Drogmar, un terrible géant, qui était le fils de Poséidon. Le géant habitait la montage du centre de l’île, au cœur d’une grotte qu’il avait lui-même creusée. Chaque année, il sortait pendant les premiers jours du mois de Poséidon pour détruire les chantiers navals et toute embarcation qui nous aurait permis de fuir. Puis il dévorait une demi-douzaine de colons, et retournait hiberner. Mon père, qui avait fui toute sa vie, n’avait plus nulle part où conduire son peuple.

Je grandis quand bien que mal dans ce climat de crainte permanente. Chaque fois que le mois de Poséidon approchait, l’ambiance devenait délétère. Il régnait une compétition constante pour la survie. Et lorsque Drogmar retournait se coucher, les familles qui avaient perdu un proche faisaient leur deuil, sous le regard soulagé mais coupable des autres. Il y avait un enfant remarquable à Drogmar, de sept ans mon ainé. Il s’appelait Héraklios, et était plus fort qu’un adulte. Il avait fabriqué une massue, dont il ne se séparait jamais, et les adultes le surnommaient Massule pour se moquer de lui. Massule me haïssait. Je ne pouvais pas lui en vouloir, j’étais le fils du roi Eugamnon, celui par qui notre peuple endurait tous ses malheurs. Malgré toute l’inimitié qu’il me vouait, je ne pouvais m’empêcher d’admirer Massule.

A mon désarroi, je n’avais pas grand-chose de commun avec lui : j’étais plutôt mince, moyennement grand, j’avais une musculature développée mais sèche, je peinais à faire pousser ma courte barbe brune, et j’étais un piètre chasseur.

Je fus surpris de survivre jusqu’à l’âge adulte. Beaucoup de mes amis, parfois plus athlétiques ou plus malins, avaient été dévorés. Je compris plus tard que mon père avait œuvré secrètement pour que je ne fasse jamais partie des sacrifiés…

Les jeunes de vingt ans ont toujours envie d’aventure et de changement, et me mit à rêver au monde extérieur. Je n’avais jamais quitté l’île de Drogmar, j’avais passé vingt ans sur un territoire si petit que je pouvais en faire le tour en une demi-journée. Je me sentais étouffé, mais, chose rassurante, j’avais un nom à mettre sur le mal dont je souffrais : Drogmar. Je décidais de le tuer.

Je pensais convaincre Massule de m’aider, et je nous voyais déjà, tous deux, combattant le monstre tels Ulysse contre le Cyclope. Mon destin fut différent.

Des étrangers venus d’Argos s’échouèrent sur nos plages et la femme de Massule leur offrit l’hospitalité. Je n’avais jamais vu d’étranger, et la nouvelle me combla de joie. Mais mon père complota contre eux, empoisonnant leur nourriture pour les offrir à Drogmar.

Ce fut la dernière erreur qu’il commit. A compté de ce jour, je me suis définitivement détourné de lui, et mon peuple m’a suivi. Nous avons rejoint les argiens menés par Doros. Ensembles, nous avons combattus Drogmar !

Ce jour fut le plus important de ma vie. Et ce n’est pas peu dire pour quelqu’un qui a vu les enfers ! C’était une matinée splendide. Les argiens nous avaient donné des armes, et nous constituions une terrible armée. Hector et Alyone avait élaboré un plan et

« Qu’est ce que tu fabriques Ziles ? » demanda Doros.

« Je suis en train de rédiger mes mémoires » répondit Ziles.

« Encore ? Mais tu passes tes journées à faire ça ! » s’écria le roi.

« C’est qu’écrire est une occupation rigoureuse. Et il y a tant de choses à dire » commença Ziles.

« C’est surtout que tu écris toujours la même chose ! Si tu n’étais pas plus jeune que moi, je dirais que tu es sénile ! » le coupa Doros.

« Avec tout le respect que je te dois, Doros, tu ne sais pas lire, alors je ne vois pas comment tu peux en juger ».

Doros était pourtant sûr de lui : « Je parie que tu as commencé à raconter je ne sais quelle histoire, mais finalement tu t’es mis à divaguer et à décrire la bataille contre le géant ! » s’exclama Doros.

Ziles relu brièvement ses notes. Le titre du parchemin était « La triste vie de mon père, roi de Drogmar ». Mais Eugamnon y était décrit très succinctement, et le récit se transformait dès la deuxième page pour raconter la jeunesse de Ziles. A la fin du texte, la bataille contre Drogmar commençait à être contée…

Ziles déchira le manuscrit.

« Tu devrais laisser l’écriture à ce vieux croulant de Patrocle » proposa Doros. « Il n’est toujours pas mort ? » demanda-t-il.

Ziles était contrarié.

« Il est toujours en vie mais trop vieux pour voyager, il est resté à Actapolis. »

Doros sembla songeur. « Mais alors, qui est le vieillard qui traîne sa barbe dans mon palais ? »

« Il s’agit de Créos le conteur, un athénien à qui nous avions donné le statut de citoyen après le siège de Sparte » répondit Ziles.

« Et Alyone ne l’a pas encore tué ? » s’esclaffa Doros. Le roi partit tout en riant de sa propre plaisanterie, laissant Ziles seul devant une page blanche.

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